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Atelier 3 – De nouveaux espaces de création artistique

De nouveaux lieux dédiés à la création, souvent gérés par des équipes artistiques, émergent dans le Massif central et sur le territoire national. De nombreuses questions se posent sur ce phénomène ; quant au fonctionnement de ces structures, à leur gouvernance, à leur positionnement sur le territoire et vis-à-vis des autres équipements culturels. Nous débattrons de toutes les interrogations soulevées par ces nouveaux espaces de création artistique.

Animé par Flavie Lejemtel, chargée de mission théâtre, danse, arts de la rue et cirque au TRANSFO et Jean-Pierre Wollmer, Directeur de Réseau en scène Languedoc-Roussillon.

Intervenants : Jérôme Impellizzieri, Conseil régional d’Île-de-France (vice-président de la commission Culture de la Région Île-de-France et président de la commission pour la permanence artistique et culturelle) et Thierry Desserre, coordinateur de La Manufacture des Arts d’Aurillac (Auvergne).

Flavie Lejemtel ouvre cet atelier  : « Nous allons nous intéresser à ces espaces réservés aux temps de création et de recherche artistique, au niveau du spectacle vivant. On parle de "nouveaux" espaces alors que ce type de structures existe depuis de très nombreuses années mais, on peut le voir sur l’espace Massif central, ces lieux, au départ peu nombreux, se sont récemment considérablement multipliés et de manière très rapide.

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Sur les cinq dernières années, ce type d’initiative s’est fortement développé. Quand on parle d’espaces de création artistique, on veut parler ici de lieux qui sont mis en place à partir d’initiatives privées, citoyennes, indépendantes du pouvoir public, en tout cas à leur début, et qui favorisent le temps de création ainsi qu’un mode de
gestion particulier. »

Jean-Pierre Wollmer prend la parole à son tour : « Il est important pour les artistes de travailler dans des lieux et nombreux sont ceux qui sollicitent des résidences. Avec ces nouveaux espaces qui se créent au fur et à mesure, dans un contexte économique difficile, on peut se poser la question de la gestion de ces lieux ?

Comment sont-ils gérés - puisqu’on parle bien, au départ, d’indépendance par rapport aux pouvoirs publics ? Qu’en est-il de la reconnaissance des pouvoirs publics ? A quoi cela correspond-il réellement ? Les artistes ont-ils envie d’avoir un lieu pour eux-mêmes ? Est-ce plutôt un endroit qui se veut partagé ? Et dans quelles conditions ? Quel est le lien avec les territoires ? Cela correspond-il à une façon de concevoir le futur autrement, en dehors de la reconnaissance institutionnelle ? Est-ce un besoin et une nécessité d’indépendance totale par rapport à cela ?

Voilà les questions que l’on peut se poser autour de ce sujet. Les artistes ont besoin de temps sans être soumis à la pression d’une production particulière et immédiate. Ces lieux sont-ils une réponse alternative à ce qui est proposé, à un système ? ».

Magali Lachassagne, chargée de communication du Théâtre des Sept Collines, intervient pour souligner l’importance de la connexion entre les structures et sur la création du lien, l’articulation entre les artistes et les locaux.

Thierry Desserre est invité à présenter La Manufacture des Arts d’Aurillac : La Manufacture, centre chorégraphique, est un lieu qui existe depuis 1992. La création de ce lieu vient de l’initiative d’une artiste danseuse – chorégraphe américaine, Vendetta Mathéa, qui a travaillé dans de grandes compagnies de danse et a ensuite créé sa propre compagnie dans les années 80. Puis, Vendetta Mathéa a décidé de s’implanter sur le territoire du Cantal, pour des raisons personnelles. Pour un artiste, travailler en résidence dans plusieurs lieux peut parfois être compliqué, notamment par rapport à la durée du temps de création. Avoir son propre lieu, c’est aussi s’assurer une certaine stabilité, avoir un point de chute et s’ancrer sur un territoire. Tel est donc le contexte dans lequel est né le projet de La Manufacture.

Ce projet ne répondait pas du tout à des politiques culturelles. Il a fallu réunir des mécènes, au niveau local, ce sont des particuliers qui ont acheté ce lieu, une ancienne friche industrielle. Par la suite, une association s’est créée, autour du lieu et
autour de l’artiste, avec pour objet principal le développement culturel local.
« Pour que ce lieu fonctionne (en 1992), dans une ville comme Aurillac, il a fallu développer la pratique amateur en danse et créer un vivier. Nous avons dû faire face à la réalité de notre isolement géographique et à la difficulté de mettre en connexion
des artistes recherchant un lieu et le nôtre qui n’était pas encore repéré, puisque privé.

La démarche a été de tendre, d’une part, vers l’institutionnalisation et, d’autre part vers le développement de la pratique amateur et d’un parcours de formation intégral,
répondant aussi à des politiques publiques avec la mise en place de cursus pour l’obtention de diplômes d’état », explique Thierry Desserre.

Lorsqu’un artiste crée un lieu, il le partage car il ne l’utilise pas à 100%. La Manufacture a fait en sorte de développer l’activité de résidence, avec le parti pris assez fort d’accueillir des artistes émergents. « Notre problème majeur est de ne pas répondre à une politique culturelle, à un besoin identifié par les élus. La Manufacture perçoit des financements institutionnels ; l’ensemble de ces aides représente 7% de notre budget ; c’est assez anecdotique mais cela nous laisse une liberté d’action et de programmation ainsi que la possibilité de gérer le lieu comme l’artiste l’entend.

Ne répondant pas directement à des politiques culturelles, il nous est difficile d’avoir des perspectives. Un lieu créé par un artiste est fragile mais cette fragilité en fait aussi sa richesse », atteste Thierry Desserre.

Jean-Pierre Wollmer intervient : « Vos propos font apparaître une réelle ambiguïté ; on voit à la fois le désir de liberté, d’indépendance et à la fois celui de reconnaissance, d’institutionnalisation, de légitimité. La reconnaissance ne passerait-elle que par les pouvoirs publics ? »

« En effet, nous sommes en plein paradoxe. Le sceau de la qualité s’appose beaucoup plus facilement lorsqu’il s’agit d’un lieu institutionnel ; la question est de savoir s’il nous est possible d’apporter notre façon de voir les choses dans un système qui reste ouvert, tout en sécurisant les financements. Vendetta Mathea s’interroge constamment sur la place qu’elle se donne dans son lieu pour que le lieu reste suffisamment ouvert, qu’il soit reconnu comme un lieu pivot, pilier du territoire, et non pas comme un lieu personnel ou replié sur lui-même », relate Thierry Desserre.

« On s’aperçoit que notre lieu répond à un besoin pressant d’artistes, de compagnies et nous trouvons notre légitimité de cette façon. Les lieux de ce type ont aussi une légitimité en termes de richesse territoriale. La Manufacture reste un lieu marginal en terme de financements du fait qu’il ait été créé par un artiste et non par l’Etat et les collectivités, là réside notre principale difficulté ; c’est un challenge de maintenir ce lieu en vie. Nous élaborons des démarches de mutualisation des moyens pour des raisons financières ; c’est indispensable pour continuer à développer des projets. Il est important de souligner que sur un territoire nous sommes tous complémentaires, on ne peut pas vivre seul », précise t’il.

« La diversité et la multiplicité des initiatives me semblent capitales par rapport à la vitalité de la création artistique. Il est évident que lorsque l’envie de l’artiste, d’une équipe artistique rencontre celle d’un territoire, des élus, cela facilite considérablement la réalisation et la légitimité d’un projet », commente Flavie Lejemtel.

Marion Limeuil, conseillère théâtre à la DRAC Limousin revient sur l’obligation pour les équipes artistiques de prouver auprès des collectivités que les résidences génèrent de l’économique.

Jérôme Impellizzieri prend la parole afin d’exposer le dispositif « Les Fabriques de la culture » mis en place par la région Île-de-France. Cette région a la chance d’avoir un très gros budget en valeur absolue : 4,5 milliards d’euros. De fait, la culture bénéficie d’un budget conséquent en volume. Parmi les politiques menées en Île-de-France, deux s’inscrivent particulièrement dans le débat mené aujourd’hui : les résidences d’auteur et le programme Fabriques.

Pour les résidences d’auteurs, deux mille euros nets par mois sont versés directement aux auteurs, sans obligation de résultat, seulement une obligation de moyens : 75% du temps doit être consacré à la création et 25% maximum à des actions de médiation qui peuvent être de tout type. On constate à ce propos que moins l’on donne d’obligations de résultat aux artistes … plus ils produisent.

Il y a une quinzaine d’années, nous avons vu émerger en Ile de France des espaces investis par des équipes, dont certaines organisées en collectif. Ces lieux appelés « lieux du possible » n’ont pas trouvé de réponse institutionnelle immédiate.

En 2005, la Permanence Artistique et Culturelle, politique nouvellement créée, s’est à nouveau penchée sur ces lieux qui étaient demandeurs d’un investissement des politiques publiques. Les revendications portaient sur la rémunération des artistes, le
recrutement de chargés de production et d’administrateurs pour les compagnies.

Le Conseil régional d’Île-de-France a alors mis en place un dispositif de soutien à ces lieux dits « intermédiaires », non institutionnels, qui ont, pour beaucoup, vu le jour dans des friches industrielles. Les études réalisées montrent que pour un euro d’argent public investi, on arrive, en moyenne, à quatorze euros d’activité réalisée. L’impact direct sur l’emploi et l’activité économique est indéniable.

« Cette politique publique de Permanence Artistique et Culturelle, cette antériorité de politiques régionales, les différentes analyses qui ont été menées par des cabinets extérieurs et les bonnes relations avec les organismes collecteurs qui ont des bases de données très fiables sont des choses sur lesquelles nous avons pu nous appuyer pour convaincre nos autres collègues qu’il s’agissait d’un bon investissement », souligne Jérôme Impellizzieri.

Plusieurs rencontres organisées avec les acteurs et les différents partis politiques ont fait émerger les réflexions suivantes : Etait-ce l’aménagement culturel du territoire qui prévalait ou était-ce l’accompagnement de l’existant ? Il a été décidé de soutenir
l’existant.

L’autre réflexion a consisté à ne pas opposer structures institutionnelles et lieux alternatifs. Par ailleurs, la Région finance aussi le fonctionnement. Ca a été une bataille assez importante. Aujourd’hui le temps de travail de l’artiste est respecté par l’institution. Une des grandes avancées réside dans le fait que tous les champs du spectacle vivant sont désormais éligibles.

Dans le dispositif « Les Fabriques de la culture », le choix a été fait de subventionner des espaces de création qui sont indépendants dans leur gestion, quel que soit leur statut juridique. Ces espaces sont destinés à l’expérimentation et à la recherche, ce qui implique un droit à l’erreur. En même temps, les artistes doivent faire valoir un projet qui soit ambitieux et cohérent sur le territoire.

Il s’agit d’un dispositif expérimental et qui, à ce titre, va évoluer notamment sur les questions de mutualisation, de lien avec les habitants. A ce jour, trente lieux bénéficient de ce dispositif. « La question de l’impact de ces lieux sur les territoires doit toujours rester présente. Ces lieux investis par les artistes, qu’ils soient institutionnels ou non, constituent une richesse ; tout ceci fait partie de notre patrimoine immatériel et il est important de le prendre en compte. Le fait est que cela crée de l’activité, du lien, du partage. Il est important de soutenir les lieux institutionnels et les autres car tout s’imbrique », ajoute Jérôme Impellizzieri.

« Il est important de souligner que les lieux alternatifs sont des espaces de liberté d’expression, consacrés à la recherche, avec du temps accordé pour cela. On peut penser que les productions n’en seront que meilleures, plus solides, plus assurées. Ce sont des endroits où il est encore possible de prendre des risques sur le plan artistique et cela me semble indispensable. C’est un travail commun entre artistes, administrateurs, privés et collectivités qui peut fonctionner. », conclut Flavie Lejemtel.